La maison d'Izieu : Souvenir d'une enfance perdue

70 Rte de Lambraz Izieu

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Au cœur de la Seconde Guerre mondiale, la Maison d'Izieu sert de refuge pour les enfants juifs tentant d'échapper aux persécutions. Malgré les conditions difficiles et les menaces constantes, la colonie d'Izieu permet aux enfants de bénéficier d'un environnement éducatif et solidaire. Cet article revient sur l'histoire dramatique de la Maison d'Izieu. Il raconte aussi la manière dont certains adultes ont su faire face à l'adversité, en créant un quotidien riche en activités, en apprentissage et en moments de partage avec les enfants.

"Le souvenir est la première justice. Déjà certains sont à l'œuvre pour absoudre les assassins et déshonorer les victimes. Les enfants d'Izieu et Sabine Zlatin rappellent où est le crime et où est la vertu. A nous de refuser les confusions et l'oubli. A nous de maintenir vivante la vérité." François Mitterand

 

 

La Maison d'Izieu, un refuge provisoire.

Le contexte historique et la création de la colonie d'Izieu

Izieu, un paisible village du Bugey situé entre les villages d'Izieu et de Brégnier-Cordon, offrait un cadre pittoresque et accueillant, loin des persécutions. En zone d'occupation italienne, la région bénéficiait d'une certaine clémence envers les Juifs, attirant ainsi de nombreuses personnes en quête de refuge.

C'est au printemps 1943 que Sabine et Miron Zlatin, à la demande du préfet de l'Hérault, ont emmené quelques enfants juifs dans cette partie de l'Ain. Grâce à l'aide de Pierre-Marcel Wiltzer, sous-préfet de Belley, ils ont pu s'installer dans une grande maison au hameau de Lélinaz et créer la colonie d'Izieu, officiellement appelée "Colonie d'enfants réfugiés de l'Hérault".

La maison d'Izieu, le quotidien d'une vie en colonie

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Le confort limité et les conditions de vie

Le confort de la maison où résident les enfants et les adultes d'Izieu est très limité, les bâtiments étant en mauvais état. Il n'y a ni chauffage central, ni eau courante. Marie-Antoinette Cojean, secrétaire de la sous-préfecture de Belley, fait appel aux organismes sociaux pour fournir des lits, des couvertures, des tables et des ustensiles de cuisine. Miron Zlatin, responsable de la colonie, s'occupe de récupérer des vivres pour les enfants en faisant le tour des villages avec son vélo et sa remorque. Les enfants participent activement à la préparation des repas et l'entretien du jardin.

Les activités et les fêtes

Les enfants profitent des jeux, des baignades dans le Rhône, des promenades et du dessin pour occuper leur temps libre avant l'arrivée de l'institutrice en octobre 1943. Miron Zlatin qualifie les enfants de "véritables papivores", toujours en demande de cahiers et de crayons. Les fêtes et les anniversaires sont l'occasion de renforcer les liens entre les enfants, qui échangent des vœux et des souhaits, préparent des spectacles et fabriquent des déguisements.

Les relations entre les enfants et les adultes

Malgré l'adaptation des enfants à leur nouvel environnement, les souffrances et les angoisses liées à la séparation et à l'absence des parents restent présentes. Les plus grands, tels que Paul, Théo ou Henry, comprennent qu'ils ne reverront probablement pas leur famille, tandis que les plus jeunes gardent espoir. Les enfants écrivent des lettres et envoient des dessins à leurs proches pour partager leur quotidien, leurs besoins et leurs espoirs.

La maison d'Izieu et l'éducation

Intérieur de la Maison d'Izieu - salle de classe (1er étage) 

Des adolescents au Collège Moderne de Belley

Dès mai 1943, plusieurs adolescents de la colonie, dont Max-Marcel Balsam, Marcel Bulka, Maurice Gerenstein et Henri Goldberg, suivent les cours du Collège Moderne de Belley en tant qu'internes. Ils retournent à Izieu pendant les vacances scolaires. Gaston Lavoille, le directeur du collège, facilite leur intégration parmi les autres élèves.

La création d'une classe

Sabine Zlatin souhaite que tous les enfants puissent être scolarisés. Le sous-préfet de Belley, Pierre-Marcel Wiltzer, met en place les démarches nécessaires pour créer une classe au sein de la colonie. Gabrielle Perrier, 21 ans, est nommée institutrice à Izieu en octobre 1943 pour la durée de la guerre. La classe est installée au premier étage de la maison et bénéficie du soutien de l'inspecteur d'académie Gonnet et du sous-préfet Wiltzer. Malgré le manque de matériel, Gabrielle Perrier adapte son enseignement en fonction de l'âge et du niveau de chaque enfant.

 

 

Les activités et les méthodes d'enseignement

Gabrielle Perrier met en place diverses activités et méthodes d'enseignement pour les enfants de la colonie d'Izieu. Les matinées sont consacrées à l'écriture et au calcul, tandis que les après-midi sont réservées aux dictées, aux exercices de grammaire et à l'apprentissage des leçons, des récitations et des tables de multiplication. Les enfants réalisent également des compositions et sont évalués régulièrement.

Georgy Halpern, l'un des enfants d'Izieu, décrit sa vie scolaire dans des lettres adressées à ses parents. Il mentionne la beauté de la classe, décorée avec des cartes de géographie et des images sur les murs, ainsi que la présence de pupitres et d'un poêle. Georgy semble apprécier les cours et la vie scolaire à Izieu.

 

La maison d'Izieu, des soutiens locaux

Plaque Enfants d'Izieu sur la Maison d'Izieu 

Les efforts de la sous-préfecture de Belley

La sous-préfecture de Belley, représentée par Pierre-Marcel Wiltzer et Marie-Antoinette Cojean, apporte un soutien essentiel à la colonie d'Izieu. Ils facilitent l'obtention de cartes d'alimentation et de matériel pour les enfants et les adultes, contribuant ainsi à améliorer leur quotidien.

La collaboration des communes environnantes

Les communes voisines participent également à l'aide apportée à la colonie d'Izieu en prêtant des pupitres, des livres, des ardoises et une carte du monde pour la classe créée au sein de la colonie. Cette collaboration témoigne de la solidarité et de l'empathie de la communauté locale envers les enfants et les adultes d'Izieu.

L'organisation et la vie au sein de la colonie

 

La colonie d'Izieu, accueillit 105 enfants dont les séjours variaient de quelques semaines à plusieurs mois. Elle était établie légalement et n'était ni cachée ni clandestine. Les membres de la colonie réussirent à s'intégrer dans cet environnement rural et à nouer des liens avec les habitants et les institutions locales.

La vie quotidienne était rythmée par les interactions avec les voisins et les familles du village, les commerces locaux assurant le ravitaillement de la colonie. Certains enfants juifs trop jeunes pour être pris en charge par la colonie étaient placés dans des familles d'accueil, échappant ainsi à la tragédie qui allait suivre.

La menace grandissante

Arrestation enfants d'Izieu 

Les signes précurseurs de la tragédie

Malgré la relative tranquillité d'Izieu et l'acceptation par les habitants locaux, plusieurs événements ont précédé la rafle du 6 avril 1944. Ce fut notamment le cas avec l'arrestation du Dr Albert Bendrihen et de son fils Gérard, la rafle des locaux de l'UGIF à Chambéry, et la rafle des enfants juifs de La Martellière à Voiron, renforcent cette conviction.

La capitulation de l'Italie le 8 septembre 1943 entraîne de fait, l'occupation allemande des départements de l'ancienne zone italienne. Les persécutions antisémites s'intensifient, et Sabine Zlatin est convaincu de la nécessité et de l'urgence de disperser les enfants de la colonie. De plus la mutation du sous préfet Pierre-Marcel Wiltzer, prive la colonie d'un précieux soutien. C'est ainsi qu'elle décide de se regagner Montpellier, afin de trouver un refuge plus sûr pour les enfants de la maison d'Izieu.

Premier jour de vacances dans la maison d'Izieu

Les troupes de la Gestapo, commandées par Klaus Barbie, investissent la colonie d'Izieu le 6 avril 1944, premier jour des vacances scolaires de Pâques. Ce jour-là, 44 enfants résidant à la colonie, venant de divers pays tels que l'Algérie, l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, la France et la Pologne, et 7 adultes encadrants sont arrêtés.

La rafle et le témoignage de Julien Favet

Le jour de la rafle, Julien Favet, un voisin de la colonie, est témoin de l'opération. Il observe la scène depuis sa fenêtre, impuissant face au drame qui se déroule sous ses yeux. Les enfants et les adultes sont emmenés de force, les uns les bras en l'air, les autres en pleurs. Plus tard, il racontera ce qu'il a vu, permettant de reconstituer les événements tragiques de cette journée.

" Et quand je regardais dans les camions, une chose […] m’a frappé […] Les plus grands, ceux qui avaient 10, 12 ans, essayaient de sauter par-dessus les plateaux du camion et, aussitôt, ils étaient remis en place par deux Allemands, qui les prenaient et qui les rejetaient dedans comme des sacs de pommes de terre, comme de vulgaires sacs […] Et en arrivant dedans, un autre les prenait à coups de pied […] J’ai vu Monsieur Zlatin, le directeur de la colonie, qui s’est levé de dessus le banc du camion et il a crié à mon patron, qui était sur la porte : « Monsieur Perticoz, ne sortez pas, restez bien calé chez vous ! » Et puis un soldat allemand lui a enfilé sa mitraillette dans le ventre et un grand coup de pied dans les tibias. Le coup de mitraillette l’a plié en deux et il était obligé de se coucher dans le camion et puis je ne l’ai plus vu. »

L'absence de Sabine Zlatin en quête d'un nouveau refuge

Le 6 avril 1944, Sabine Zlatin, fondatrice de la colonie d'Izieu et figure centrale de cette histoire, se trouve à Montpellier pour chercher un nouveau refuge pour les enfants juifs accueillis à Izieu. Depuis la fin mars 1944, elle était en quête d'aide auprès de l'abbé Charles Prévost. C'est durant son absence qu'elle reçoit un télégramme codé de Marie-Antoinette Cojean, la secrétaire de la sous-préfecture de Belley, l'informant de la situation alarmante à la colonie : "famille malade, maladie contagieuse". Malheureusement, les enfants d'Izieu sont déjà à Drancy.

 

 

L'arrestation et la déportation des enfants d'Izieu

L'arrestation et le transfert à la prison Montluc

Après l'arrestation, les enfants et les adultes sont conduits en camions vers la prison Montluc à Lyon. Les 44 enfants et les 7 adultes arrêtés à Izieu y seront sont emprisonnés pendant deux jours, du 6 au 7 avril 1944. Lors du procès de Klaus Barbie en 1987, Léa Feldblum, la seule rescapée, témoigne de la manière dont les enfants étaient traités pendant leur détention. Elle décrit que les enfants étaient allongés par terre, tandis que les adultes avaient les mains attachées en haut sur le mur. Seuls les adultes et les adolescents ont été interrogés, les plus jeunes enfants étant épargnés.

Le transfert vers Drancy et la déportation

Le 7 avril 1944, les enfants et les adultes sont transportés en tramway vers la gare de Lyon-Perrache. De là, ils sont envoyés en train civil au camp de Drancy. Léa Feldblum se trouve dans un compartiment avec les plus petits enfants et aperçoit Théo Reis et Arnold Hirsch, deux adolescents, menottés sur le quai. Ils arrivent au camp de Drancy le 8 avril, où ils sont enregistrés sous les numéros 19185 à 19235.

Malgré de faux papiers, Léa Feldblum révèle son identité juive afin de rester auprès des enfants. Entre avril et juin 1944, les enfants et les adultes d'Izieu sont déportés par six convois différents. Le 13 avril, 34 enfants et 4 éducateurs sont déportés vers Auschwitz-Birkenau par le convoi n° 71.

 

De la maison d'Izieu à Auschwitz-Birkenau

Après un voyage de trois jours dans des conditions inhumaines, les déportés arrivent à Auschwitz-Birkenau. Lors de la "sélection", les enfants sont envoyés vers les chambres à gaz, tout comme les époux Eva et Moïse Reifman. Leur fille Suzanne Reifman et Léa Feldblum sont, quant à elles, dirigées vers les kommandos de travail. Suzanne choisit de rejoindre son fils Claude dans l'autre file en entendant ses pleurs.

Léa Feldblum survit à Auschwitz-Birkenau, où elle est soumise à des expérimentations médicales nazies en tant que "cobaye". Libérée en janvier 1945, elle porte le matricule 78620 sur l'avant-bras. Les huit autres enfants et trois éducateurs d'Izieu sont assassinés à Birkenau dès leur arrivée, déportés par les convois n° 72, 74, 75 et 76.

Miron Zlatin, Théo Reis et Arnold Hirsch sont déportés en Estonie par le convoi n° 73, composé uniquement d'hommes en âge et en force de travailler. Ils sont fusillés par les SS dans la forteresse de Tallinn durant l'été 1944.

 

L'hommage aux victimes et la perpétuation de la mémoire

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Le drame de la Maison d'Izieu est un exemple poignant des horreurs commises pendant la Seconde Guerre mondiale et un témoignage de la cruauté de la persécution des Juifs en Europe. Il est essentiel de perpétuer la mémoire de cet événement et de rendre hommage aux victimes pour ne jamais oublier les conséquences du fanatisme et de la haine.

Des plaques commémoratives ont été érigées en l'honneur des victimes, notamment au Mémorial aux Déportés de l'Ain à Nantua et place des 44-Enfants-d'Izieu dans le 13e arrondissement de Paris.

 

La Maison d'Izieu a été transformée en mémorial, lieu de mémoire et d'éducation à la citoyenneté, afin de préserver l'histoire de cette tragédie et de sensibiliser les générations futures aux valeurs de tolérance, de respect et de justice.

En racontant cette histoire, nous contribuons à perpétuer la mémoire des enfants et des adultes qui ont péri dans cette tragédie, et nous rappelons la nécessité de lutter contre l'oubli et l'indifférence face à de tels événements.

    

 Photo de couverture: Mémorial des enfants juifs exterminés d'Izieu.Photo: Chabe01 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=68461112