Le massacre de Tulle : 99 otages pendus par les SS

23 D1089 Tulle

materialicons-round-820 Voir le trajet

Le massacre de Tulle le 9 juin 1944 est un épisode tragique de la seconde guerre mondiale, lorsqu'une division allemande massacra 99 hommes français en représailles aux actions des maquisards communistes. Cet article se penche sur le mystère entourant le nombre de victimes et les interventions qui ont contribué à arrêter les exécutions.

« Quarante soldats allemands ont été assassinés de la façon la plus abominable par les bandes communistes. [...] Pour les maquis et ceux qui les aident, il n'y a qu'une peine, le supplice de la pendaison. [...] Quarante soldats allemands ont été assassinés par le maquis, cent vingt maquis ou leurs complices seront pendus. Leurs corps seront jetés dans le fleuve. » Affiche signée par le général commandant des troupes allemandes, placardée à Tulle

Le contexte historique du massacre de Tulle

Les ordres d'intervention

Au lendemain du débarquement de Normandie, la division reçut l'ordre de se positionner dans la région entre Tulle et Limoges pour réduire les maquis qui, depuis l'annonce du débarquement allié, avaient intensifié les actions de sabotage et de harcèlement des garnisons allemandes[1]. La lutte contre les partisans était régie par des ordres émis début 1944, connus sous le nom d'ordonnance "Sperrle".

Le parcours de la 2e SS-Panzer-Division Das Reich

[caption id="attachment_15435" align="aligncenter" width="796"] Chef de char Tigre I de la division « Das Reich » à Koursk en 1943.[/caption]

Entre le début mai et le 9 juin, la division, et particulièrement le régiment « Der Führer », effectua de nombreuses missions de recherche de bases et dépôts de partisans, ainsi que des opérations consécutives aux actes de la Résistance, sous les directives du service de renseignements[1]. Au cours de ces opérations, une soixantaine de maquisards fut tuée et une vingtaine envoyée en déportation. Une centaine de civils fut également tuée en diverses circonstances, et un millier déporté en Allemagne. Plusieurs centaines de maisons furent incendiées[1].

La répression allemande en Corrèze et le massacre de Tulle

[caption id="attachment_15436" align="aligncenter" width="1713"] Photographie d'identité judiciaire d'Henri Chamberlin, dit Henri Lafont. Le chef de la gestapo française est venu en renfort des autorités allemandes. Il participera au massacre de Tulle.[/caption]

Face à l'intensification de la Résistance en Corrèze, les services de sécurité allemands multiplièrent leurs interventions, notamment à Tulle et ses alentours. Le 14 mars 1944, un Kommando de douze membres du Sipo-SD, sous les ordres d'August Meiera, arriva à Tulle, dirigé par le Hauptsturmführer Friedrich Korten. Ces hommes participèrent à la répression des maquis aux côtés de la Légion nord-africaine, commandée par Henri Lafont. Pour le préfet Pierre Trouillé, « Tulle est en révolution : les loups de la Sicherheitspolizei et les charognards de la Gestapo française arrivent de concert ».

Des loups et des charognes

Au cours du mois d'avril, ils collaborèrent au ratissage systématique effectué par la "division Brehmer". Il s'agissait d'un regroupement temporaire d'unités composites, comprenant notamment le 1er régiment de la 325e division de sécurité et les Géorgiens du 799e bataillon d'infanterie, recrutés parmi les prisonniers de guerre de l'Armée rouge. Du 1er au 7 avril 1944, la division du général Brehmer arrêta 3 000 personnes[. Au Lonzac, 17 habitants furent abattus et 24 maisons incendiées, tandis qu'à Brive, 300 personnes furent arrêtées et envoyées dans des camps de travail en Allemagne.

Le bilan des opérations de répression de la division Brehmer s'éleva à 1 500 arrestations maintenues, 55 fusillades, 128 crimes ou délits dans 92 localités et 200 Juifs assassinés, sans confrontation directe avec le maquis[1]. La division Brehmer quitta la Corrèze en mai, après avoir également dévasté la Dordogne et la Haute-Vienne. Cette vague de répression explique en partie l'attaque de la ville de Tulle par la Résistance, qui espérait mettre fin aux souffrances de la population.

La bataille pour la libération et ses conséquences tragiques

 

L'offensive des maquisards et la prise de la ville

Le 7 juin 1944, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, la ville de Tulle, en Corrèze, devient le théâtre d'une bataille sanglante pour la libération. Planifiée par le commandant des maquis FTP de Corrèze, Jacques Chapou, l'attaque vise à désarmer et anéantir la garnison allemande, les Gardes Mobiles et les miliciens français, et à mettre fin aux souffrances de la population locale.

Une résistance acharnée

Face à une garnison allemande de plusieurs centaines d'hommes et à des forces françaises collaboratrices, les résistants mobilisent près de 1 350 combattants, dont une partie restera en soutien. L'offensive débute à l'aube du 7 juin, avec des affrontements intenses autour de la gare, la poste, la mairie et la caserne du Champ de Mars. Les FTP parviennent à prendre le contrôle de la gare, où ils découvrent des gardes-voies et un employé des chemins de fer, Abel Leblanc. Ce dernier sera le seul survivant d'une fusillade meurtrière orchestrée par les Allemands, qui reprendront temporairement le contrôle de la gare.

Tulle libérée

Les combats se poursuivent le 8 juin, avec une offensive majeure contre l'école normale de jeunes filles, bastion principal des troupes allemandes. Les FTP incendient le bâtiment et, dans la confusion, des soldats allemands tentent de se rendre ou de fuir. Des affrontements violents s'ensuivent, causant de nombreuses pertes des deux côtés. Neuf membres du SD sont identifiés, capturés et exécutés sans jugement.

Malgré les combats acharnés et les pertes importantes, Tulle est considérée comme libérée par la Résistance. Les pertes allemandes sont estimées à 37 morts, 25 blessés et 35 disparus, tandis que les pertes françaises s'élèvent à une cinquantaine de morts, une soixantaine de disparus et plusieurs dizaines de blessés.

la réoccupation par la 2e division blindée SS Das Reich

Le 8 juin 1944, alors que la ville de Tulle semblait libérée des forces de l'occupation nazie, la situation prend un tournant tragique avec l'arrivée des premiers chars de la 2e division blindée SS Das Reich. Cette division, notoire pour sa brutalité, pénètre dans la ville par trois axes, surprenant les maquisards qui ne peuvent donner l'alerte à temps.

Un rapport de force inversé

Face à la puissance de feu considérable de cette colonne blindée, les résistants se retirent rapidement vers les hauteurs, sans engager le combat, afin d'éviter de provoquer des pertes parmi la population civile. Les SS s'installent rapidement dans le quartier de Souilhac, près de la manufacture d'armes, puis à l'hôtel Moderne le lendemain. Les patrouilles allemandes quadrillent la ville durant la nuit du 8 au 9 juin, assurant un encerclement complet de Tulle.

Le préfet sauvé de justesse

Le matin du 9 juin, les Allemands fouillent la préfecture et découvrent des armes et des munitions abandonnées par les Gardes Mobiles. Ils menacent d'exécuter le préfet Pierre Trouillé, mais celui-ci réussit à éviter la mort en faisant valoir son rang équivalent à celui d'un général. Il exige de parler à un officier supérieur avant d'être fusillé. Lorsqu'un officier se présente, le préfet le convainc de se rendre à l'hôpital où sont soignés des blessés allemands.

Au cours de cette visite, un soldat allemand confirme que le préfet a empêché un maquisard de les exécuter, déclarant : « cet homme nous a sauvé la vie ». Grâce à cette intervention, le préfet Pierre Trouillé échappe à une exécution sommaire et continue à jouer un rôle crucial dans la protection de la population de Tulle.

Massacre de Tulle : Une page sombre de l'histoire

La rafle et la sélection des otages

« Habitants de Tulle, vous avez suivi mes instructions et conservé pendant les dures journées que vient de traverser votre cité un calme exemplaire. Je vous en remercie. Cette attitude et la sauvegarde des militaires allemands blessés ont été les deux éléments qui m'ont permis d'obtenir du commandement allemand l'assurance que la vie normale allait reprendre dans la journée. » Proclamation du préfet Pierre Trouillé diffusée par haut-parleur, le , vers dix heures du matin

Aux premières heures du jour, le préfet Pierre Trouillé diffuse une proclamation par haut-parleur, félicitant les habitants pour leur calme exemplaire et les assurant que la vie normale reprendra bientôt. Cependant, les Allemands, menés par le SS-Sturmbannführer Aurel Kowatsch, entreprennent une rafle massive, arrêtant tous les hommes âgés de seize à soixante ans.

Les autorités françaises parviennent à négocier la libération de 3 500 des 5 000 personnes arrêtées, essentiellement des employés de l'État et des services publics. Toutefois, la sélection des otages est marquée par une volonté de compromettre les autorités locales, et certains résistants sont également parmi les suppliciés.

L'exécution publique et la terreur

Un deuxième tri est effectué par les Allemands, sous la direction de l'interprète du Sipo-SD, Walter Schmald, et de Paula Geissler, surnommée "la chienne". Ils sélectionnent 120 hommes, présumés résistants, pour être exécutés. Les critères de sélection sont arbitraires, reposant parfois sur des détails insignifiants tels que la propreté des chaussures ou la qualité du rasage.

C'est ainsi que, dans une cruelle mise en scène, les victimes sont pendues à des réverbères et des balcons de la ville. Cette méthode d'exécution, choisie pour sa lenteur et sa cruauté, est censée terroriser la population et dissuader toute velléité de résistance.

Exécutions en place publique

Ce jour-là, vers 15h30, les prisonniers furent rassemblés et conduits à la place de Souilhac, où les attendaient des cordes terminées par un nœud coulant, accrochées aux arbres, aux réverbères et aux balcons. Les préparatifs avaient été assurés par le SS-Hauptsturmführer Wulf, chef du bataillon de reconnaissance, et son adjoint, l'Oberscharführer Hoff, chef de la section de pionniers, qui firent appel à des volontaires pour effectuer les pendaisons.

Le calvaire des suppliciés

Les victimes désignées pour la pendaison furent conduites sur les lieux de leur exécution par groupe de dix. Les bourreaux, tous volontaires, procédaient de manière brutale et sadique : certains se suspendaient aux jambes de leur victime, la frappaient ou l'achevaient à la mitraillette ou au pistolet. D'autres, pour accélérer l'exécution, poussaient leur victime à coups de crosse et donnaient des coups de pied à l'échelle qui tombait.

Les dernières volontés

L'abbé Espinasse, autorisé à offrir son ministère à ceux qui allaient mourir, assista aux premières exécutions. Il témoigna de la violence et de la cruauté des soldats allemands, qui brisaient parfois la crosse de leur mitraillette sur le dos d'une victime qui avait un mouvement d'horreur à la vue des pendus.

Durant toute l'opération, Paula Geissler et un groupe de SS assistèrent aux pendaisons en buvant des bouteilles à la terrasse du café Tivoli, au son d'un phonographe.

le mystère des 99 victimes

Les interventions pour arrêter les exécutions

Au fil des années, l'abbé Espinasse s'est attribué le mérite d'avoir mis fin aux pendaisons, affirmant avoir convaincu Walter Schmald d'épargner quatre hommes du dernier groupe, ce qui aurait porté le nombre de victimes à 99. Toutefois, cette version des faits est contestée par l'historien Bruno Kartheuser, qui souligne son incohérence et l'absence de témoignages corroborant.

D'autres personnes, telles que le colonel Bouty, le directeur des Établissements Brandt - Usine de la Marque Henri Vogel, le directeur adjoint de la Manufacture d'armes de Tulle, Laborie, et l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, Lajugie, ont également joué un rôle dans les tentatives de sauvetage. Leurs efforts sont mentionnés dans la déclaration de Bouty en 1948 et la citation lors de la remise de la Médaille d'argent de la Croix-Rouge française à l'abbé Espinasse en 1945.

Une autre hypothèse

Selon Jean-Jacques Fouché et Gilbert Beaubatie, le nombre de 99 victimes est le résultat d'une accumulation de circonstances matérielles indépendantes. Ils estiment que la mise en scène des pendaisons visait à instaurer une terreur de longue durée, sans égard à un chiffre précis. Le documentaire "Das Reich", une division SS en France de Michaël Prazan, suggère que la pénurie de cordage aurait également contribué à l'arrêt des pendaisons.

Les corps des suppliciés furent dépendus en début de soirée par des membres des chantiers de jeunesse, sous les ordres d'hommes de la 4e compagnie du bataillon d'éclaireurs. Malgré les interventions des autorités locales, les victimes furent enterrées sans identification sur le site d'une décharge publique à Cueille. L'abbé Espinasse bénit les corps lors d'une brève cérémonie improvisée et écourtée par les Allemands, en présence du préfet en uniforme et de son directeur de cabinet.

Le massacre de Tulle et ses conséquences : déportations, tortures et terreur

Le 9 juin 1944, le massacre de Tulle marqua un tournant sombre dans l'histoire de la ville, avec 99 hommes pendus par la division SS "Das Reich" en représailles aux actions de la Résistance. Mais l'horreur ne s'est pas arrêtée là, et les jours suivants furent marqués par des déportations, des tortures et une terreur continue pour les habitants de Tulle et ses environs.

Le calvaire continue pour les otages

Le 10 juin, les otages encore retenus à la Manufacture des armes de Tulle subirent un traitement similaire à celui des victimes pendues la veille. Après des négociations entre les membres de la "Das Reich", dont Walter Schmald, et les autorités françaises, 311 hommes et 660 jeunes membres des chantiers de jeunesse furent transférés de Tulle à Limoges. Suite à un nouveau tri, 162 hommes et tous les membres des chantiers de jeunesse furent libérés, tandis que 149 prisonniers furent transférés à Poitiers, puis à Compiègne. Le 2 juillet, ces derniers partirent pour le camp de concentration de Dachau, où 101 d'entre eux périrent lors du voyage ou en déportation.

La milice termine le sale boulot

La répression se poursuivit à Tulle après les pendaisons. Du 11 juin au 31 juillet, le laboratoire de la manufacture d'armes fut utilisé comme centre de torture, où des miliciens opéraient en coopération avec Walter Schmald. Le préfet Trouillé témoigna avoir vu, le 21 juin, trois miliciens âgés d'à peine vingt ans, verser de l'acide sur les plaies du visage d'un homme qu'ils avaient frappé à coups de nerf de bœuf. Une nouvelle rafle eut lieu le 21 juin, entraînant l'envoi de 80 hommes en travail forcé en Autriche. Les troupes allemandes en Corrèze se rendirent finalement le 16 août 1944.

Le vrai bilan de Tulle

Au total, les crimes de la Wehrmacht, de la Waffen-SS et du Sipo-SD firent 218 victimes civiles à Tulle. Comme le souligne un historien, « d'une certaine façon, le général SS a atteint son objectif : la discrimination des résistants et la terreur de la population ». Cet épisode tragique de l'histoire française témoigne de la brutalité des forces d'occupation et de la lutte acharnée des résistants pour la liberté et la dignité.

Le massacre de Tulle : Un drame qui fait écho

Le tour d'Oradour sur Glane

[caption id="attachment_15434" align="aligncenter" width="746"] Parcours de la 2e SS-Panzer-Division Das Reich en mai et juin 1944, comprenant le massacre de Tulle. Source wikipedia Par Thierry Maillard — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1642354[/caption]

 

Le 10 juin 1944, le lendemain du massacre de Tulle, où elle a pendu 99 hommes aux réverbères et aux balcons de la ville, la SS-Panzer-Division "Das Reich" va de nouveau s'opposer aux mouvements de résistance du sud de la France. Des hommes du SS-Panzergrenadier-Regiment "Der Führer" abattent des centaines d'habitants du village d'Oradour-sur-Glane. Ce sera le plus important massacre de civils commis en France par les troupes allemandes.
 
Entre le 11 et le 12 juin, la division "Das Reich" entama sa remontée vers le front de Normandie, après avoir fait 4 000 victimes, dont de nombreux civils, à travers les massacres de Tulle et d'Oradour-sur-Glane et d'autres tueries.

L'écho du drame à travers la France

Le massacre de Tulle provoqua une onde de choc à travers la France et au-delà. Les atrocités commises par la division SS "Das Reich" furent largement relayées par les médias libres de l'époque. Tous témoignèrent de l'horreur et de l'inhumanité des actes perpétrés par les forces d'occupation nazies. La BBC, la radio britannique, évoqua les événements de Tulle, les présentant comme un acte de représailles barbare et injustifié. La presse française sous contrôle allemand, fut contrainte de minimiser l'ampleur des événements, au risque d'encourager la résistance et l'indignation des populations occupées. Mais la plupart du temps l'information

Une prise de conscience de la barbarie nazie

Le massacre de Tulle permit de mettre en lumière la barbarie dont les forces nazies étaient capables, et de renforcer la détermination des populations locales à soutenir la Résistance. L'épisode tragique de Tulle fut également l'un des éléments qui conduisit les autorités alliées à redoubler d'efforts pour mettre fin à l'occupation nazie et libérer la France.

La mémoire du massacre de Tulle

Au fil des années, le souvenir du massacre de Tulle a été entretenu et commémoré par la population locale, mais aussi par les historiens et les chercheurs qui se sont intéressés à cette page sombre de l'histoire française. Des monuments ont été érigés en hommage aux victimes et aux résistants qui ont combattu pour la libération de la ville. Des cérémonies annuelles sont organisées pour commémorer les événements et perpétuer le souvenir de ceux qui ont payé de leur vie la lutte contre l'oppression nazie. Le massacre de Tulle demeure une page sombre de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance française. Les souffrances endurées par la population et la brutalité des forces d'occupation nazies témoignent des horreurs de la guerre et de la cruauté dont l'être humain peut faire preuve envers ses semblables. Il est essentiel de se souvenir de ces événements tragiques et de continuer à les commémorer, afin de ne jamais oublier les leçons du passé et de préserver la mémoire de ceux qui ont sacrifié leur vie pour la liberté et la justice.