L'esclavage à Bordeaux : Sombre passé

201 km

10 Quai des Chartrons Bordeaux

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Plongeons-nous dans les méandres du passé, lorsque les quais de Bordeaux étaient les témoins silencieux d'un commerce sinistre, celui de l'esclavage. La ville, aujourd'hui réputée pour ses vins et sa beauté architecturale, a été l'un des hauts lieux de la traite négrière en France. Dans cet article, nous allons explorer l'histoire de l'esclavage à Bordeaux, les protagonistes qui ont marqué cette époque sombre et les traces indélébiles qu'elle a laissées sur la ville. De la traite négrière aux efforts actuels pour préserver la mémoire de cette tragédie, découvrez comment Bordeaux continue de faire face à son héritage douloureux.

"A la fin du XVIIème siècle, de ce lieu est parti le premier navire armé dans le port de Bordeaux pour la traite des Noirs. Plusieurs centaines d'expéditions s'en suivirent jusqu'au XIXème siècle. La Ville de Bordeaux honore la mémoire des esclaves africains déportés aux Amériques au mépris de toute humanité." Inscription sur la plaque commémorative inaugurée sur les quais, le 10 mai 2006 en mémoire des esclaves africains déportés aux Amériques.

Bordeaux et l'esclavage : Des quais animés par un commerce inhumain

[caption id="attachment_15335" align="aligncenter" width="1536"] Les quais de Bordeaux dits des Chartrons et de Bacalan (1804-1806) animés au temps de l'esclavage.- Peinture de Pierre Lacour[/caption]

Dans les rues pavées de Bordeaux, les fantômes du passé hantent les quais où les négriers déchargeaient jadis leur sombre cargaison. Si la ville est aujourd'hui une destination touristique prisée pour ses vins et son architecture, il fut un temps où elle jouait un rôle clé dans la traite négrière. En ces temps-là, les quais grouillaient d'activité alors que les négriers arrivaient et repartaient, transportant leur triste marchandise d'un continent à l'autre.

« Malgré tout ce que j’avais entendu dire et lu sur le commerce, la richesse, la magnificence de cette ville, mon attente fut grandement surpassée. La ville connaît une prospérité incroyable… Partout de nouvelles rues, d’autres tracées et à moitié bâties… qui ne remontent pas à plus de 5 ans. » Arthur Young dans son livre "Voyage en France" à propos de la ville de Bordeaux

La traite négrière, un commerce prospère

Bordeaux, entre les XVIIe et XVIIIe siècles, était un centre névralgique du commerce d'esclaves. Selon les archives de la Chambre de Commerce de Bordeaux, près de 500 expéditions négrières partirent de la ville entre 1672 et 1837, transportant plus de 150 000 esclaves africains vers les colonies françaises des Antilles et de l'Amérique.

Le commerce triangulaire – ainsi nommé en raison de la trajectoire empruntée par les navires entre l'Europe, l'Afrique et les Amériques – était un moteur économique pour la ville. Les marchands bordelais achetaient des esclaves en Afrique, les vendaient dans les colonies et revenaient en France chargés de marchandises exotiques telles que le sucre, le café et le cacao.

Les acteurs de l'esclavage à Bordeaux : Marchands et négociants sans scrupules

[caption id="attachment_15337" align="aligncenter" width="656"] Le juge consul de Bordeaux, Gramont de Castéra, le 2e personnage à partir de la gauche, un acteur majeur dans l'histoire de l'esclavage à Bordeaux[/caption]

Jacques Barthélémy Gramont de Castéra, un armateur négrier controversé

Né le 8 septembre 1746 à Biarritz et mort le 6 février 1816 à Bordeaux, Jacques Barthélémy Gramont de Castéra fut un négociant et armateur négrier français de renom. En son temps, il occupa des postes clés en tant que maire de Bordeaux de 1815 à 1816 et président de la Chambre de commerce de Bordeaux de 1806 à 1809.

Ascension et investissements dans la traite négrière

Fils d'un capitaine de navire, Gramont de Castéra investit dans des maisons d'armement à la fin du XVIIIe siècle et développe ainsi ses affaires. Il finança pas moins de quatre expéditions négrières, dont une en 1783, deux en 1803 et une dernière en 1805.

Gramont de Castéra figura parmi les cinq négociants membres d'une commission représentant Bordeaux auprès de Napoléon Bonaparte lors du débat sur le rétablissement de l'esclavage en 1801-1802. Le rapport de cette commission plaidait sans ambigüité en faveur de la « liberté du commerce » et donc de la traite, arguant que les esclaves étaient indispensables à l'économie caribéenne.

Lorsque Napoléon rétablit l'esclavage en 1802, Gramont de Castéra fut l'un des premiers à organiser de nouvelles expéditions négrières.

[caption id="attachment_15343" align="aligncenter" width="893"] Évolution annuelle du nombre d'expéditions bordelaises de traite armées par des maisons bordelaises[/caption]

Entre hommages et critiques

En 1843, la ville de Bordeaux baptisa une rue du quartier de Belcier en l'honneur de Gramont de Castéra. Cependant, sous la pression d'associations telles que Mémoires & Partages, une plaque explicative fut installée en 2019 dans cette même rue, rappelant le rôle controversé de l'armateur dans la traite négrière.

Gradis et fils, esclavagiste de père en fils

Parmi les principaux protagonistes de cette époque sombre, on retrouve des figures emblématiques telles que David Gradis, négociant bordelais, dont la société Gradis et Fils était impliquée dans la traite négrière. Gradis, dans une lettre datée du 5 mars 1750, décrivait ainsi l'achat d'esclaves en Afrique :

"Nous avons fait main basse sur une centaine de nègres, marchandise que nous comptons vendre aux îles".

Campagnes de traite négrière : un voyage complexe et inhumain à travers les océans

[caption id="attachment_15339" align="aligncenter" width="12827"] profil et distribution du navire La Marie Séraphique de Nantes[/caption]

Les campagnes de traite négrière mobilisent des financements complexes, requièrent l'engagement délicat d'équipages, et exigent le choix avisé d'un capitaine et d'un chirurgien. Connaissant les côtes africaines et le marché des esclaves sur le bout des doigts, le capitaine s'associe pour 5% des ventes. Quant au chirurgien, il veille à la santé des captifs.

Capitaines occasionnels, équipages et cargaisons variées

Point de « capitaine négrier » attitré. Les capitaines transportent des cargaisons d'esclaves entre deux chargements de marchandises ordinaires. Sur un navire négrier, on compte environ un matelot pour 10 captifs. Prenons l'exemple de la Marie-Séraphique, avec ses 41 membres d'équipage. Le capitaine Gaugy percevait environ 300 livres, tandis que les matelots touchaient près de 60 livres.

Au départ de France, les cargaisons de traite se composent de vivres pour les captifs, d'eau et de marchandises (tissus, fer, armes, faïences, verroterie et eau de vie de Bordeaux) destinées à l'achat des esclaves. Les marchandises sont choisies selon la destination, comme les côtes de l'Angole.

La traversée de l'Atlantique : une odyssée cruelle pour les captifs

Deux mois s'écoulent en moyenne lors de la traversée de l'océan Atlantique. Hommes, femmes et enfants captifs s'entassent dans l'entrepont, confinés dans un espace restreint - un peu moins de 1,5 m3 par individu. La plupart des navires négriers emportent entre 350 et 450 esclaves.

Les captifs respirent et reprennent des forces lors des rares « rafraîchissements » sur le pont. Ces moments précieux se font rares après une révolte, mais deviennent plus fréquents à l'approche de la vente, afin que les esclaves soient en « meilleur état ».

L'histoire tumultueuse du Patriote, navire négrier bordelais

[caption id="attachment_15342" align="aligncenter" width="1287"] Le port de Bordeaux, N. Ozanne, gravure Y. Le Gouaz, 1776.[/caption]

Le Patriote, navire négrier armé par les frères Journu de Bordeaux, avait à sa tête le capitaine Ichon et son second, Paul Alexandre Brizard. Il quitta la Gironde le 10 octobre 1788 pour un voyage de commerce triangulaire qui dura plus de deux ans et s'annonçait tumultueux.

Escales, désertions et changements de commandement

Naviguant d'abord vers l'île de Sainte-Hélène, puis descendant jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, le capitaine Ichon déserta à cette escale. Brizard reprit alors le commandement du navire et poursuivit le voyage.

Contournant le cap africain, le Patriote atteignit Anjouan (Comores), puis l'Île-de-France (Maurice) le 10 avril 1789. Il fit ensuite escale aux Seychelles, à Goa et Pondichéry, où il resta près de deux mois. Remontant l'Océan Indien, il entra dans le golfe du Bengale jusqu'à Calcutta, où il acheta des produits des Indes.

[caption id="attachment_15341" align="aligncenter" width="1560"] Périple du voyage de commerce triangulaire du Patriote entre 1788 et 1790, illustration Ph. Gardey[/caption]

Traite négrière et retour difficile

Le 29 octobre, le Patriote entama son trajet de retour, faisant escale à l'Île-de-France pour acheter 216 esclaves. Après une escale à l'île Bourbon (La Réunion), il se dirigea vers le Cap de Bonne-Espérance, où il vendit 14 esclaves malades.

La "traversée du milieu" (voyage de traite) s'effectua avec un arrêt à l'île de l'Ascension. En vue des Amériques, il accosta à Saint-Pierre de la Martinique pour y vendre une partie de ses esclaves.

Ventes laborieuses et fin du périple

Le Patriote se dirigea ensuite vers les Cayes Saint-Louis à Saint-Domingue (Haïti), où il vendit difficilement le reste de ses esclaves et des marchandises achetées aux Indes. Cette escale commerciale dura six mois, avant de reprendre la mer le 16 décembre 1790.

Le navire arriva finalement à Bordeaux le 17 février 1791. Ce périple tumultueux, marqué par la désertion du capitaine Ichon et la vente laborieuse de 155 esclaves sur les 312 embarqués, ne fut ni de tout repos, ni très lucratif.

Des témoignages poignants et des anecdotes glaçantes

[caption id="attachment_15336" align="aligncenter" width="652"] The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African (New York: W. Durrell, 1791).[/caption]

Le récit d'Olaudah Equiano, un esclave rescapé

Le récit d'Olaudah Equiano, un esclave rescapé qui fut vendu à un capitaine de navire négrier bordelais, offre un aperçu saisissant de l'horreur vécue par les esclaves à bord des navires de la traite. Dans son autobiographie publiée en 1789, il raconte comment, une fois arrivé à Bordeaux, il fut vendu à un riche marchand et comment il souffrit des conditions de vie inhumaines à bord du navire :

"Les chaînes, les fouets et les cris déchirants de mes compagnons d'infortune hantent encore mes nuits. La promiscuité, la faim et la maladie faisaient des ravages parmi nous, et la mort était une délivrance pour certains"

La période de l'esclavage à Bordeaux : Entre devoir de mémoire et réconciliation

[caption id="attachment_15340" align="aligncenter" width="808"] Entraves et chaînes utilisées lors du commerce transatlantique.[/caption]

De nos jours, Bordeaux cherche à préserver la mémoire de cette période sombre de son histoire. La plaque commémorative, inauguré en 2019 sur les quais de la ville, rend hommage aux victimes de la traite négrière et rappelle l'importance de ne jamais oublier cette tragédie humaine.

Des visites guidées permettent aux touristes et aux habitants de redécouvrir cette histoire méconnue et d'en tirer les enseignements pour l'avenir. Par ailleurs, des expositions temporaires et des conférences sont régulièrement organisées pour éduquer le public sur les réalités de la traite négrière et son impact sur la ville de Bordeaux.

L'esclavage à Bordeaux : un devoir de mémoire

La traite négrière a laissé une empreinte indélébile sur l'histoire de Bordeaux. Bien que cette époque sombre soit révolue, il est important de ne pas oublier les souffrances endurées par des milliers d'esclaves africains arrachés à leur terre natale et déportés vers des terres inconnues. Ainsi dans le cadre de sa politique mémorielle, la ville de Bordeaux poursuit un travail pédagogiques pour faire connaître cette période trouble de l’histoire de la ville. Un engagement sans concession,  pour honorer la mémoire des victimes de l’esclavage et de la traite négrière.

C'est dans cet optique, que le musée d'Aquitaine à ouvert plusieurs salles d'expositions permanentes, proposant ainsi aux visiteurs de découvrir cette partie de l'histoire bordelaise. En se remémorant cette histoire tragique, Ystory honore également la mémoire des victimes de la traite négrière, et s'engage à toujours faire la lumière sur les zones d'ombre de notre passé, afin de à lutter contre toutes les formes d'esclavage et d'oppression, pour que les erreurs du passé ne se répètent plus jamais.