Bastien-Thiry, le dernier fusillé français

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« … il est dans la fatalité de Caïn de tuer Abel et que l’Etat de fait ne peut faire grâce à l’état de grâce » Antoine Blondin à propos de l'exécution.

Le 11 mars 1963, peu avant le lever du jour, un événement solennel et tragique se prépare au fort d'Ivry : l'exécution de Jean Bastien-Thiry. La portée historique de cette tragédie, tient du fait qu’il s’agit ce jour-là, de la dernière exécution à la fois politique et militaire en France, et qu’elle vient clôturer un chapitre tumultueux de l'histoire du pays.

Bastien-Thiry, un homme en colère

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Bastien-Thiry, un ingénieur et officier militaire français, autrefois loyal au général de Gaulle, se retrouve en désaccord profond avec lui dès 1959. Cette rupture est due à la position de de Gaulle sur l'Algérie, notamment son discours sur l'autodétermination qui conduit à la signature des accords d'Évian. Bastien-Thiry juge que de Gaulle a trahi le pays, et que ces accords entraînent non seulement le rapatriement chaotique des Pieds-noirs, mais aussi à l'abandon des harkis et des musulmans fidèles à la France.

Retour sur les accords d’Evian

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Les accords d'Évian, signés le 18 mars 1962, marquent la fin de la guerre d'Algérie. Négociés en secret près de la frontière suisse, ces accords résultent de pourparlers entre la France et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Ils instaurent un cessez-le-feu dès le 19 mars et sont approuvés en France par un référendum le 8 avril 1962, puis en Algérie par un vote massif pour l'indépendance le 1er juillet 1962. Ces accords mettent un terme à 132 ans de colonisation française et à une guerre de plus de sept ans, causant, selon les estimations, entre 250 000 et 1,5 million de morts algériens.

De Gaulle, l’homme à abattre

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L’Organisation de l'armée secrète (OAS), un groupe d'extrême droite défendant l'idée d'une Algérie française, commandite l'attentat du Petit-Clamart visant le général de Gaulle. Cette tentative d'assassinat survient après la reconnaissance de l'indépendance de l'Algérie par la France le 5 juillet, suite aux accords d'Évian et à la tenue de deux référendums, l'un en France métropolitaine et l'autre en Algérie.

Motivé par un mélange de désillusion politique et de convictions religieuses, c’est Bastien-Thiry qui coordonne et dirige l'action terroriste. Cet attentat, bien que manqué, est l'apogée de plusieurs tentatives d'assassinat contre le général, toutes déjouées par les services de sécurité.

Bastien-Thiry, juge et coupable

Le 17 septembre 1962, Jean Bastien-Thiry, est arrêté à son retour d'une mission scientifique au Royaume-Uni. Désormais l’ingénieur se retrouve confronté à la cour militaire de justice. Il cherchera d’abord à justifier son acte en faisant références à saint Thomas d'Aquin et au tyrannicide. Des arguments qui peine à convaincre le Président de cette cour, le général Roger Gardet.

D’autant que cette cour fait elle aussi l'objet de controverses. En effet, le Conseil d'État, par un arrêt historique en date du 19 octobre 1962, déclare cette institution illégale. La raison principale : elle enfreint les principes fondamentaux du droit, notamment en raison de l'impossibilité de faire appel de ses décisions.

Le gouvernement en branlebas de combat

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Face à cette situation, le gouvernement réagit en adoptant la loi du 20 février 1963. Cette loi permet la prolongation exceptionnelle de la Cour militaire pour juger les affaires en cours, y compris le cas de Bastien-Thiry, accusé principal dans la tentative d'assassinat du général de Gaulle.

Le procès de Bastien-Thiry se tient du 28 janvier au 4 mars 1963 au fort de Vincennes. Il est défendu par une équipe d'avocats de renom, incluant Mes Dupuy, Le Corroller, Isorni et Tixier-Vignancour. Parmi les témoins appelés à la défense, figure Jean-Charles Gille-Maisani, un collègue polytechnicien et ingénieur en aéronautique.

Dans une stratégie de défense audacieuse, Bastien-Thiry cherche non seulement à se défendre mais également à remettre en question les actions du général de Gaulle lui-même. Ce procès, chargé d'enjeux politiques et légaux, devient un moment clé dans l'histoire judiciaire et politique française de l'époque.

De Gaulle exécute son assassin

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Condamné à mort en tant que commanditaire principal de cet attentat, Bastien-Thiry est également déchu de son titre de chevalier de la Légion d'honneur. Alors que ses complices obtiennent la grâce présidentielle, de Gaulle refuse catégoriquement celle de Bastien-Thiry. La gravité de ses actes — avoir mis en danger la vie de la famille de Gaulle et d'innocents, dont des enfants, ainsi que son recrutement d'étrangers pour l'attentat et sa distance physique lors de l'exécution du plan — scellent son sort.

Le matin de son exécution, Bastien-Thiry est réveillé à 4h45 dans sa cellule de la prison de Fresnes. Il se prépare avec calme et dignité même lorsqu’on l’informe de la grâce obtenue par les autres condamnés. Il assiste calmement à la messe et prend la communion, avant de faire ses dernières déclarations dans le bureau du directeur de la prison. Malgré ses appels à un sursis, basés sur un pourvoi en instance et l'arrestation d'un autre complice en Allemagne, l'exécution est ordonnée.

Le convoi quitte Fresnes à 6h25, escorté sous haute sécurité, et arrive au fort d'Ivry. À 6h42, conformément aux règles des condamnations à mort par cour militaire, Bastien-Thiry est fusillé. Son exécution marque la dernière par fusillade en France, un fait historique symbolisant à la fois la fin d'une époque et la complexité des questions morales et politiques de son temps.

La fin d’une époque ?

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En réfléchissant sur cette époque, nous sommes amenés à considérer comment les histoires de Bastien-Thiry et de Gaulle s'entrecroisent avec des thèmes universels de conflit entre l'idéologie personnelle et le bien commun. Leur confrontation dramatique nous rappelle que l'histoire n'est pas seulement une série d'événements, mais aussi un miroir dans lequel nous pouvons examiner nos propres valeurs et principes.

Alors que nous continuons à débattre de questions telles que les limites de la désobéissance civile, le rôle de la justice militaire et l'impact des décisions politiques, l'histoire de Bastien-Thiry reste pertinente. Elle nous enseigne que les leçons du passé ne sont jamais entièrement résolues, nous invitant à une vigilance constante et à une réflexion continue sur les principes qui façonnent notre société.