
L’usine Renault de Boulogne-Billancourt : la forteresse ouvrière disparue
Île Seguin Boulogne-Billancourt Hauts-de-Seine
EN RÉSUMÉ
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L’usine Renault de Boulogne-Billancourt, installée sur l’Île Seguin, fut pendant près d’un siècle l’un des cœurs industriels et ouvriers de la France. Sur cette île ceinturée par la Seine, des milliers d’ouvriers entraient chaque jour au rythme des sirènes, dans un univers de métal, de cadence et d’huile chaude. De 1898 à 1992, elle a façonné l’automobile populaire, traversé guerres et grèves, et marqué durablement la mémoire sociale du pays — avant de disparaître entièrement du paysage.
Usine Renault de l'île Seguin en juin 1990
Fondée en 1898, l’entreprise de Louis Renault s’étend rapidement le long de la Seine avant de conquérir l’Île Seguin à partir de 1919. La production insulaire démarre en 1930 : l’usine devient un vaste ensemble intégré, autonome en énergie et alimenté par voie fluviale. Plus de 30 000 ouvriers y travaillent dans les années 1930. Surnommée l’“usine paquebot”, elle concentre ateliers, fonderies et chaînes de montage sur un même site. Ouvriers venus de province, puis immigrés d’Europe et du Maghreb découvrent le travail à la chaîne et ses cadences soutenues. En 1936, les occupations d’usine du Front populaire font de Billancourt un symbole national des conquêtes sociales.
Atelier de fonderie pour la fabrication de la Renault 4CV.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le site, réquisitionné et travaillant sous contrôle allemand, devient une cible stratégique. Les bombardements de 1942 et 1943 détruisent une partie des installations et frappent les quartiers environnants. À la Libération, l’entreprise est nationalisée en 1945 et devient la Régie nationale des usines Renault. Billancourt incarne alors le redressement industriel français. Des modèles emblématiques comme la 4CV, produite à plus d’un million d’exemplaires, ou la Renault 4, diffusée à plus de huit millions d’unités au total, sortent en partie des chaînes de l’île et motorisent la France des Trente Glorieuses. Au cœur de cette période, la production annuelle atteint des centaines de milliers de véhicules, faisant de Billancourt l’un des centres stratégiques de l’industrie automobile française. Dans les années 1950-1970, l’usine emploie jusqu’à près de 40 000 salariés selon les périodes et s’impose comme une véritable “forteresse ouvrière”, notamment lors des grandes grèves de 1968. Quand Renault s’arrête, le pays entier regarde vers Billancourt.
Sur l’île Seguin à Boulogne-Billancourt, des ouvriers de Renault en grève en mai 68.
Ce lieu industriel est aussi un lieu de conscience sociale. La philosophe Simone Weil y travaille brièvement en 1934 pour comprendre la condition ouvrière. En 1972, le militant Pierre Overney est abattu devant les grilles de l’usine, événement qui marque durablement la mémoire militante. À partir des années 1980, le site devient inadapté aux nouvelles logiques industrielles. Le 31 mars 1992, la dernière voiture quitte les chaînes. Dans les années 2000, les bâtiments sont entièrement démolis. Là où se dressaient des halles de plusieurs hectares et des ateliers bruissants, s’étendent aujourd’hui des équipements culturels et tertiaires. Sur l’Île Seguin, il ne subsiste aucune trace visible de l’ancienne usine Renault : seule la mémoire collective rappelle qu’ici travaillaient des dizaines de milliers d’hommes et de femmes, dans ce qui fut l’un des plus puissants bastions industriels et ouvriers du XXᵉ siècle.
Crédit photo de couverture / Source : wikipedia / Vue aérienne de l'usine Renault de Billancourt dans les années 1950
Dans Ceux de Billancourt, douze anciennes ouvrières et ouvriers de Renault-Billancourt racontent leur parcours, souvent marqué par l’exil et l’arrivée à Paris, jusqu’à l’entrée dans la “forteresse ouvrière” de l’Île Seguin. Ils évoquent les cadences, les grèves, les solidarités, l’épuisement mais aussi la fierté d’avoir “fait Renault”. À travers ces voix nues, c’est toute la mémoire d’un monde ouvrier disparu qui ressurgit, intime et profondément humain.
